Conseils de Paul de Brancion : Président du Jury 2014

Propos recueillis par Martial Montignies

MM : Il y a beaucoup de vers rimés dans les participations à notre concours, comme tu as pu le voir. Qu’en penses-tu ?

PdB : Alors, pour ce qui concerne la poésie, je veux bien qu’on fasse des « bouts rimés » mais c’est en général parodique. À ce moment-là, j’ai vraiment l’impression qu’il s’agit d’une caricature de poésie alors que le mode d’expression contemporain est beaucoup plus libre. Cela dit, on peut parfois se donner des contraintes enrichissantes, par exemple une forme poétique donnée : alexandrins, octosyllabes, tercets, sonnets, parce que c’est intéressant de voir ce que ça donne ces formes qui ont été traitées par de très grands poètes de façon magistrale du Bellay, Ronsard, c’était magnifique, Nerval, Hugo. Pour eux, il était exclu de sortir du vers, c’était une obligation.
Nous on a la chance d’avoir une grande liberté dans la forme. Nos obligations sont des contraintes de beauté, de rythme, de musicalité et dans une certaine mesure de vérité. Mais pour certains poètes ils n’ont que celle du cœur… Et l’on risque d’aboutir justement à une poésie « mélo » qui ne dit rien à personne, c’est le problème. Il faut, si l’on veut espérer être entendu, que quelque chose de nouveau, de contemporain résonne pour le lecteur.

MM : La rime est une contrainte que les participants au concours se sont imposée, parce que j’imagine, beaucoup assimilent la poésie à la rime.

PdB : Moi ce que je crois, c’est que beaucoup des jeunes écrivains de poésie qui ne sont pas encore confirmés n’ont peut-être pas assez lu ou alors ils ont fréquenté simplement les grands classiques, Baudelaire, Verlaine etc. Ils ont croisé Eluard, Aragon et encore… mais ils ont sans doute pas lu Francis Ponge, Mallarmé ou des poètes comme ceux-là, ils ne connaissent sans doute pas Michaux ou Cendrars, mais il est possible que je me trompe… Alors, s’ils s’y attellent, ils verront que, bien évidemment, c’est en lisant des modernes – je ne parle pas des contemporains mais des modernes – que tout à coup on se rend compte qu’on a déjà avec eux une grande liberté de forme. Il convient aussi de lire des contemporains, des poètes qui écrivent aujourd’hui, si on désire écrire, pour voir ce qui se fait en ce moment. Alors il faut essayer de trouver parmi eux, ceux avec qui on est en correspondance, ceux avec qui on accroche. Il y en a beaucoup. Comment ne pas se perdre dans la masse ? Se fier à son instinct. Voir comment ils procèdent, ce qu’ils font, et s’en inspirer non pas nécessairement pour faire pareil, mais pour voir ce qui est possible. De toute façon, quelqu’un qui écrit a envie d’inventer des formes nouvelles. Et comment inventer en s’efforçant d’être compréhensible, accessible, aussi ? C’est très complexe parce que le « nouveau » souvent n’est pas compris et il faut être bien prétentieux ou bien ambitieux pour penser que l’on va tout de suite faire du « nouveau ».

MM : Surtout sans savoir ce qui se fait, ce qui s’est fait.

PdB : C’est l’aboutissement d’une maturation … Il y a de grands poètes qui ont fait du « nouveau » tout de suite comme Rimbaud, mais ça ne venait pas de nulle part non plus. Et d’ailleurs c’est aussi un poète qu’il faut lire pour son absolue liberté de forme, c’est quelqu’un qui connaissait ses classiques. Il avait assimilé extrêmement vite. Les esprits sont inégaux.

MM : Il a aussi eu un bon précepteur.

PdB : Mais tout le monde n’est pas Rimbaud, Dieu merci. Il y a des poètes qui commencent à écrire tard. Ce n’est pas la course à l’échalote. On peut être un très bon poète à 80 ans, écrire des choses intéressantes alors que Rimbaud, l’admirable Rimbaud, à 20 ans, était brûlé, il avait donné sans doute l’essentiel, ça l’avait consumé.
Il faut lire et regarder le monde avec un œil critique, comme si c’était un livre, écouter, observer, lire les journaux, la vie, la musique… Il n’y a pas de domaine qui soit indifférent.

MM : C’est vrai que l’écoute me semble très importante.

PdB : On peut dire qu’il faut écrire quand on ne peut pas faire autrement, quand on ne peut pas s’empêcher… je ne sais pas comment dire. Personne n’est obligé d’écrire. Ça doit être une nécessité physique et morale. De toute façon c’est rentrer dans un domaine difficile, à déconseiller : on ne gagne pas sa vie en écrivant, on est dans un milieu où il y a beaucoup d’ego, les gens ont envie et besoin de se mettre en avant, tous, et c’est très compliqué, ça n’est pas nécessairement conflictuel mais on est toujours un peu en concurrence. Cela n’a d’ailleurs pas beaucoup d’importance. Il faut écrire parce qu’on a envie d’exprimer quelque chose comme une absolue nécessité. Le fait d’écrire doit contenir en lui-même une forme de plénitude qui apporte de la satisfaction. Ce n’est pas la publication, ni le regard des autres qui va rendre heureux. Écrire doit être en soi, une forme de joie, même si on écrit des choses difficiles. Si on n’est pas happé par un désir impérieux d’écrire et si on n’est pas attentif au monde et bien, je ne pense pas qu’il soit nécessaire d’écrire. Le grand conseil paradoxal que je donnerai aux jeunes écrivains c’est « n’écrivez que si vous ne pouvez pas vous en empêcher ». Si c’est ça que vous voulez accomplir, faites-le bien sûr, mais il ne faut pas se bercer d’illusions. Être écrivain ne constitue pas un statut enviable. Il faut que ce soit, pour l’individu qui écrit, une nécessité impérieuse, une sorte de joie. Mais c’est une jubilation risquée car elle met en mouvement des forces puissantes et redoutables.

MM : Eh bien, j’avoue que je ne partage pas ton avis. Je pense que justement l’écriture est comme le sport. Je pense que c’est une bonne chose pour l’esprit de tous d’écrire. Je pense qu’il n’existe pas un humain qui soit fondamentalement coupé de l’envie de compréhension du monde.

Pdb : Je comprends ce que tu veux dire. Mais ce n’est pas parce que l’on écrit, qu’on exprime quelque chose, qu’on est un artiste. En revanche, il est respectable, intéressant, nécessaire et doux de s’exprimer, par tous les moyens. Là je te rejoins. On peut écrire sans intention, c’est curieusement là presque le meilleur moyen de devenir un artiste que de ne pas avoir envie de l’être et de suivre le mouvement profond de soi-même. Mais après, cela devient-il quelque chose ? On ne sait pas très bien ce qui fait que quelque chose est une œuvre d’art. Je pense que c’est le dépassement de soi. L’objectif est d’essayer d’aboutir à une certaine vérité dans l’expression par les mots, la langue. Et ça, tout le monde, à proportion de son intensité personnelle, y est convié bien sûr. Moi j’avais compris qu’il s’agirait ici des conseils donnés à des gens qui voulaient devenir écrivains. Tu comprends ?

MM : En fait, justement, cet article s’appelle « Conseils d’écriture ». Ce qui me semble vraiment important, c’est de voir ce que la poésie peut apporter à chacun, que ce soit la lecture ou l’écriture de poésie. Donc cela peut être un conseil d’écriture pour les personnes qui ne veulent pas forcément devenir des « stars » de l’écriture.

PdB : Oui alors ce sont des choses très différentes, selon moi. D’abord, tu as raison. Exprimer ce que l’on pense ou ce que l’on ressent par un moyen d’écriture ou par tout autre d’ailleurs est salutaire, parce qu’en effet, c’est un effort, pour sortir de soi-même. Chez les gens qui écrivent, la langue est le moyen de s’exprimer. Contrairement aux apparences, c’est un avantage de maitriser sa langue, c’est ardu de se formuler. Au fond, quand on maitrise l’outil ça offre plus de possibilités (les mots, les verbes, l’articulation de langue), ce qui permet de dire des choses. Enfin ce n’est pas rien l’expression.
Comme je le disais tout à l’heure, devenir écrivain n’est pas un objectif extérieur. On l’est ou on ne l’est pas. On a cette pulsion ou pas. Ni nécessité, ni obligation à cela. Mais on écrit aussi pour être lu, pour le lecteur et celui-là il faut le respecter, ne pas l’oublier.
Nous sommes tous d’abord des lecteurs. La lecture c’est une ouverture au monde, au sens où l’on s’identifie à celui dont on lit l’ouvrage, il faut toujours être en accord avec ce qu’on lit… c’est le pacte minimum d’adhésion… c’est très enrichissant de lire. Il y a des ouvrages qu’on commence à lire qui vous dissuadent un peu mais si on fait l’effort de persévérer, pénétrer dans un monde nouveau, inconnu, inhabituel on est souvent récompensé. Ce n’est pas parce qu’un livre est rebutant au début, difficile ou pas évident qu’il faut l’abandonner. Comme un inconnu, au début on se méfie un peu… il convient de s’acclimater.

Voilà. En tout cas, s’exprimer par le langage des mots est une chose magnifique, exaltante et difficile. Pourtant il suffit d’un papier et d’un crayon de bois. Dans tous les cas cela passe par l’amour du livre, la lecture.

Paul de Brancion

Paul de Brancion

Paul de Brancion a enseigné la philologie romane et la littérature. Rédacteur en chef de la revue Sarrazine, il est l’auteur de plusieurs romans, dont Le château des étoiles : étrange histoire de Tycho Brahé (Phébus, 2005) et de recueils poétiques : Vent contraire (Dumerchez, 2003), Le Marcheur de l’oubli (Lanskine, 2006), Tu-rare (Lanskine, 2008) et Ma Mor est morte (Bruno Doucey, 2011). Il s’implique régulièrement dans des projets artistiques transversaux, notamment avec des compositeurs de musique contemporaine (Thierry Pécou, Jean-Louis Petit, Gilles Cagnard, Nicolas Prost…) Il partage son temps entre Paris, la Corse et Nantes où il organise des rencontres consacrées à la littérature et à la poésie.