Blog du Président

Je me souviens de mes jeunes enfants qui venaient me réciter tout essoufflés leur première « polésie » apprise à l’école. Bonheur de retenir le texte appris parfois au prix d’efforts inouïs, parce qu’obscurs pour de jeunes esprits : «  Et si votre ramage se rapporte à votre plumage, / vous êtes le Phénix des hôtes de ce bois ! ». A 7/8 ans, allez-y, expliquez…


Pourtant, ils comprenaient clairement le sens de la fable, dont ils ne comprenaient pas pendant longtemps le nom de l’auteur. S’appeler La Fontaine peut paraître, il est vrai, une esquive pour échapper à ses responsabilités en les noyant dans l’eau du puits.

Puis, l’âge venant et le sens de la discipline scolaire aidant, ils répétaient avec soin le nom demandé pour me faire plaisir ! La fable les enchantait, mais pourquoi s’occuper en plus de Racine-de La Bruyère-Boileau-de La Fontaine ? Les parents et les professeurs ont parfois de ces idées !

Pareil pour la musique : la Flûte les enchantait ! Mais le divin Mozart les laissait de marbre : leur regard sombre me laissait peu de doutes. Je me disais que mon insistance finirait par les troubler et qu’ils pourraient alors me pardonner. J’ai d’ailleurs sans doute tant de choses à me faire pardonner !

Je me rends compte maintenant que l’auteur compte moins que je ne le pensais. Les enfants s’en passent. Il en est ainsi depuis fort longtemps : on ne sait toujours pas qui est Homère exactement, ni qui a écrit Gilgamesh, ou qui sont les auteurs des Psaumes attribués en vrac au roi Salomon.

Les plus beaux poèmes, les grandes épopées fondatrices,  comme les poésies ou les airs d’opéra les plus populaires, sont d’auteur inconnu. Propriétés collectives des peuples et des amours enfantines.

Votre poème vous dépasse : votre nom ne s’inscrit pas forcément dans la mémoire des lecteurs, mais le message se répand à d’innombrables amateurs, il progresse par la voie d’Internet à un immense public. C’est cela la nouvelle manière d’être un auteur « inconnu » !

Je ne puis m’empêcher de faire un parallèle audacieux : tout créateur ne se retire-t-il pas pour faire place à sa création ? Le septième jour, celui du retrait, n’est-il pas cet archétype de l’auteur qui efface son nom pour donner toute liberté à la créature ? Le poème prend ainsi la place du poète et parle en son nom !