Anthologie progressive

Né en 1981 à Nancy, Matthieu Niango est professeur de philosophie. Après l’École Normale Supérieure, il a voyagé dans 22 pays africains avant d’aller enseigner pendant trois ans dans l’Est de la France puis d’exercer les fonctions de plume pour différents dirigeants politiques et économiques. Il est l’auteur d’un livre sur Sade, Citations de Sade expliquées (Eyrolles, 2014), d’un essai sur la démocratie, La démocratie sans maîtres (Robert Laffont, 2017) ainsi que le co-auteur, avec Joël Chandelier et Emmanuel Martin, d’un roman humoristique, Georges-Guy Lamotte, le dernier des socialistes (Les Forges de Vulcain, 2012) et d’un poème philosophique sur Paris avec l’artiste Bartek B, Paris Ment-il (à paraître en 2018). Il a co-réalisé deux documentaires avec Jean-Baptiste Dusséaux, La Passion de Jacob Zuma (2009) et Joyeux Noël Hugo Chavez ! (2011). Engagé, il a cofondé le mouvement citoyen A Nous la démocratie ! (2016).

Poème

L’enfant

Et dire qu’un jour
Au firmament de nos désirs
Ton halo de rire et de rêves
Ame hésitante, scrutant la Terre
Décida de nous rencontrer

Et dire qu’un jour
Au creux de nos étreintes
Bébé dansant de l’échographe
Tu découvris le monde ancien
Vive l’amour vienne demain

Et dire qu’un jour
Dans la souffrance et dans le sang
On devina ta petite tête
C’est une fille
Moi j’ai pleuré

Et dire qu’un jour
Dans l’éclat des yeux grand ouverts
On vit toute la beauté des choses
Et le sens évident
Et la bonté
De celles et ceux
Qui souriaient

Et dire qu’un jour
Tu as parlé
Tu as chanté
Tu as pleuré
Tes premières larmes
Roulant pour de vrai sur tes joues

Tu as marché
Les bras tendus
Luttant tremblante et riant fort
Pour ne pas tomber
Des milliards de premières fois
Dans les foyers du monde entier
Je suis Romain Zoulou Syrien

Et dire qu’un jour
Tu sauras tout de Pythagore
Et La Fontaine
De nos ancêtres les Gaulois
Et de ton village Ahoutoué
Au mil pilé
Aux femmes fortes et fatiguées
Dont le sein est gonflé de lait

Et dire qu’un jour
Un soir plutôt
Je te dirai tout du secret
De tes yeux clairs aux horizons de steppes
Ce que tu dois au siècle noir des assaillants
Tu n’en dormiras pas tout de suite
Puis tu songeras à Gengis Khan
A Béla Kun
Et aux Cosaques
A ta grand-mère
Tu seras fière
Et à tes arrières-grands parents
Les Justes

Et dire qu’un jour on fera du sport
Et dire qu’un jour tu comprendras
Que cette fois-ci c’est vrai je perds
Alors nous saurons tous les deux
Sans nous le dire
Que je suis vieux

Et dire qu’un jour
Pardonne-moi
Je te trouverai un peu bébête
Avec toutes tes histoires
Nous en rirons
Comme aujourd’hui

Et dire qu’un jour tu souffriras
A cause de lui ou à cause d’elle
Je te le souhaite
Je voudrais te prendre dans les bras
Mais peut-être je ne saurai pas

Et dire qu’un jour tu mépriseras ce que nous fûmes
Ingrate et juste
Et moi je m’en voudrai
D’en avoir trop voulu
A mes parents

Et dire qu’un jour tu gagneras
Ta vie reine ou bien rien
Comme je m’en fous
Moi je veux que tu sois heureuse
Et qu’ils soient nombreux et nombreuses
A dire je t’aime vraiment
En te voyant

Et dire qu’un jour
Si tu le veux
Le monde redira pour toi ses merveilles
Petits professeurs
De bonheur
Dans ta maison

Et dire qu’un jour
Nous traverserons les douleurs
Immenses
Ne t’en fais pas
La Joie l’emportera

Et dire qu’un jour
Un jour peut-être
Tu seras ma mère à ton tour
Au seuil du grand bilan
Je n’aimerais pas

Et dire qu’un jour
Un jour surtout
Comme aujourd’hui
Dans la lueur des derniers jours
Je comprendrai
Que je ne fus là que pour toi
Et pour celles et ceux que j’aimais
Et qu’on n’aime jamais assez

Et dire qu’un jour
Un jour peut-être
Je ne sais pas si je le veux
Tu recueilleras mon dernier souffle
Si ton visage et celui de ta mère et celui de la mienne
Percent la brume qui glisse entre
Le tout le rien ou quelque chose
Ça ira bien

Et dire qu’un jour
Mais chut silence
Et bébé dort et bébé rêve
Et il a la vie devant soi
Que le clapotis de mes doigts
Sur le clavier
Ne trouble pas
Sous ses paupières
La ronde rose et enchantée
De ses pensées

 

A ta figure

Et ta folie sûre et fragile
Et ta solidité d’argile
Et ta silhouette de fée
A porter au creux de la main

Et ton pas d’acrobate agile
Ton pied fin pressant le fil
Tes bras tendus ô crucifiée
Promettent les beaux lendemains

Et ta chère innocence habile
Qu’efface un battement de cil
O Lucifer Dieu soit loué
J’ai la maman et la putain

Œil peau cheveux reflets du Nil
Osier brun des Thermopyles
Font miroiter dans ta vallée
Ta toison d’or et de jasmin

Et toi et moi seuls sur une île
Ne ris pas ce n’est pas facile
L’amour n’est pas de Mallarmé
Il a la clarté des chemins