Anthologie progressive

Jean Portante est né en 1950 à Differdange (Luxembourg), de parents italiens. Il vit à Paris. Son œuvre, riche d’une quarantaine de livres – poésie, romans, essais, pièces de théâtre – est largement traduite. En France, il est membre de l’Académie Mallarmé. En 2003, il a reçu le Grand Prix d’automne de la Société des gens de lettres, pour l’ensemble de son œuvre, ainsi que le Prix Mallarmé pour son livre L'étrange langue. Dix ans plus tôt, son roman Mrs Haroy ou la mémoire de la baleine lui avait valu le Prix Servais au Luxembourg. Prix qui lui a été attribué une deuxième fois, en 2016, pour son roman L’architecture des temps instables. En 2011, il a été couronné du Prix national Batty Weber au Luxembourg, pour l'ensemble de son œuvre. Bien d’autres prix littéraires lui ont été attribués, et parmi eux le Prix Alain Bosquet pour sa traduction de L’amant mondial de Juan Gelman en 2013. Ses livres
sont publiés essentiellement chez PHI (Luxembourg) et au Castor Astral (France), mais également en Belgique, en Suisse, au Québec ainsi que, en traduction, dans une quinzaine d’autres pays. Depuis plus de trente ans, il exerce une activité de traducteur littéraire.

Poème

CEUX QUI COMME LE POETE HERMETIQUE
– ah s’il vivait encore –
taisent un mot innocent
comme on cherche à effacer un pays
ou un chemin après le retour
que savent-ils de ce qui de l’autre
côté du mur – car c’est un mur
qu’on escalade –
fait parler les acrobates et les tortues.

est-ce en mars qu’à de longues laisses
les étoiles – tu en es une
l’autre meurt en août – mouillées
par la pluie ou le soleil
passent outre avant que la main
ne renverse la clepsydre – où vont
tous ces grains de sable renversé
longent-ils peut-être à pas lents
en équilibre sur la corde à linge
ce qui à leurs pieds avait mille ans
et mille fois asséchait leur insouciance.

et que savent-ils ceux qui comme
le poète innocent
taisent un mot hermétique
de ce qui de l’autre côté de la mer
– car c’est une mer qu’on efface
quand on escalade un mur
et hydrauliques sont ses horloges –
sépare les oublis
toi d’un côté moi de l’autre – viens
que je te porte comme un chien à trois
têtes pour toi l’une l’autre pour moi
et la troisième qui s’étend
jusqu’au seuil de l’heure stable.

©Jean Portante