Anthologie progressive

Né en 1985, diplômé de philosophie et de théâtre, Hans Limon écrit comme il respire, tantôt lentement, tantôt frénétiquement, mais sans jamais discontinuer. Son existence est un long fait divers poétique. Il a publié dans une vingtaine de revues et participe régulièrement à la rédaction de magazines en ligne. Il est l’auteur de plusieurs pièces de théâtre, dont La bataille d’Hernani (Les Cygnes, 2017), et de deux romans, Déchirance (Le Bateau ivre, 2017) et Poéticide (Quidam éditeur, 2018). Il publiera le 5 juin une pièce de théâtre pour le trentenaire de la mort de Bernard-Marie Koltès, aux éditions Les Cygnes : Dans la nuit de Koltès.

JEUNE FEMME

Un petit bout de moi marchait dans la clarté.
Deux ans déjà. C’est court, à vue d’éternité.
Je ne me souviens plus de mes propres parents,
mais je me souviens d’Elle, avec ses yeux navrants,
son visage d’orage et son rire audacieux,
d’elle et de moi sereins, gambadant sous les cieux
quand il faisait trop froid dans notre heureux printemps.
Elle avait tout pour plaire et vous m’en direz tant.

Bien souvent j’ai pleuré, si vous pouviez savoir,
comme un revers de manche au-dessus d’un lavoir !
J’avais presque trente ans, elle un peu moins de vingt.
« Putain ! tu sais y faire, enfoiré d’écrivain ! »
On ne sait plus compter quand on aime à crever.
On est un littéraire, on s’amuse à baver
des mots bleus sur la page, on peut tout se permettre,
puisqu’on n’a peur de rien, surtout pas du paraître.

J’aurais voulu lui dire à quel point je l’aimais
encore, malgré moi. Et puis, sait-on jamais,
lui offrir mes remords avec un marron chaud.
Je suis resté muet, plus muet qu’un manchot.
Au-dessus de ma tête, un soleil marginal
racontait ma déroute au matin virginal
et rougissait déjà le bisaïeul bourru.
Je m’étais endormi, elle avait disparu.

Oh ! vous qui me prenez pour un sans-cœur cynique,
voyez comme il étend son ombre tyrannique
sur mon présent plein d’Elle et mon passé perdu !
Comme elle m’obnubile et comme il m’a mordu,
Cupidon cannibale ! Et cette grande fille,
faites-moi le plaisir d’ignorer sa pupille
et de ne rien tenter ! Je m’adresse aux messieurs.
Vous ne la valez pas, sans être prétentieux.

Vous ne saurez jamais l’aimer comme je l’aime,
du bout des souvenirs, au milieu d’un poème.