Les 11 membres du Jury siègent du lundi 26 au vendredi 30 mai 2014, sous la présidence du Poète Paul de Brancion. Les travaux se déroulent au Ministère de l’Education nationale, au Ministère des Affaires étrangères et dans un prestigieux lycée parisien.


Les jurés (trois quart d’anciens lauréats) représentent les différentes filières et cultures représentées au concours. Cette diversité reflète la richesse de la langue française dans le monde et exprime l’universalité affirmée par les thèmes présents dans les contributions des 70 à 80 pays représentés.

La désignation des 100 textes qui seront publiés en anthologie est un travail lent et méticuleux : chacun doit se dépouiller des stéréotypes, s’ouvrir à l’originalité, écouter l’inattendu et déceler derrière l’insolite le coup d’audace ou la trouvaille troublante.

Depuis deux ans, l’un des jurés bénéficie d’un « projet personnalisé de scolarisation» : sa vue ou son ouïe est déficiente. Il déploie depuis toujours d’intenses efforts pour entrer en intime et profonde connivence avec autrui. Sa perception offre une palette plus fine, plus large et plus intense. Comme lui, le poète est dans un ailleurs familier. Pour débusquer le talent, ce juré offre au groupe son flair de fin limier.

Tout poème reçu est lu par plusieurs personnes qui confrontent leurs points de vue. Le nom de l’auteur et toutes les informations personnelles sont masquées. Chacun est traité à égalité.

Le mardi 27 mai, le Jury est invité à une soirée Poésie et Chanson Sorbonne à l’amphithéâtre Richelieu de la plus ancienne et célèbre université de Paris : la Sorbonne. Les participants au concours de la région parisienne (et d’ailleurs) pourront rencontrer les jurés, les poètes et artistes présents. Matthias Vincenot, Président de Poésie et Chanson Sorbonne, Directeur artistique de Poésie en liberté, est le grand ordonnateur de cette magnifique rencontre.

Je me souviens de mes jeunes enfants qui venaient me réciter tout essoufflés leur première « polésie » apprise à l’école. Bonheur de retenir le texte appris parfois au prix d’efforts inouïs, parce qu’obscurs pour de jeunes esprits : «  Et si votre ramage se rapporte à votre plumage, / vous êtes le Phénix des hôtes de ce bois ! ». A 7/8 ans, allez-y, expliquez…


Pourtant, ils comprenaient clairement le sens de la fable, dont ils ne comprenaient pas pendant longtemps le nom de l’auteur. S’appeler La Fontaine peut paraître, il est vrai, une esquive pour échapper à ses responsabilités en les noyant dans l’eau du puits.

Puis, l’âge venant et le sens de la discipline scolaire aidant, ils répétaient avec soin le nom demandé pour me faire plaisir ! La fable les enchantait, mais pourquoi s’occuper en plus de Racine-de La Bruyère-Boileau-de La Fontaine ? Les parents et les professeurs ont parfois de ces idées !

Pareil pour la musique : la Flûte les enchantait ! Mais le divin Mozart les laissait de marbre : leur regard sombre me laissait peu de doutes. Je me disais que mon insistance finirait par les troubler et qu’ils pourraient alors me pardonner. J’ai d’ailleurs sans doute tant de choses à me faire pardonner !

Je me rends compte maintenant que l’auteur compte moins que je ne le pensais. Les enfants s’en passent. Il en est ainsi depuis fort longtemps : on ne sait toujours pas qui est Homère exactement, ni qui a écrit Gilgamesh, ou qui sont les auteurs des Psaumes attribués en vrac au roi Salomon.

Les plus beaux poèmes, les grandes épopées fondatrices,  comme les poésies ou les airs d’opéra les plus populaires, sont d’auteur inconnu. Propriétés collectives des peuples et des amours enfantines.

Votre poème vous dépasse : votre nom ne s’inscrit pas forcément dans la mémoire des lecteurs, mais le message se répand à d’innombrables amateurs, il progresse par la voie d’Internet à un immense public. C’est cela la nouvelle manière d’être un auteur « inconnu » !

Je ne puis m’empêcher de faire un parallèle audacieux : tout créateur ne se retire-t-il pas pour faire place à sa création ? Le septième jour, celui du retrait, n’est-il pas cet archétype de l’auteur qui efface son nom pour donner toute liberté à la créature ? Le poème prend ainsi la place du poète et parle en son nom !

Je n’avais alors pas loin de dix ans. Ma mère, femme pieuse, me conduisait tous les matins à six heures servir la messe dans un couvent franciscain, petit bijou gothique à l’écart du village. La moitié de l’année il faisait nuit, pour moi toujours d’un noir profond pour que ma mère ne m’y envoie pas seul.


Nous longions le village. Ma petite main serrait celle de maman bien fort. Tous les sens aux aguets : pour moi, chaque aboiement au loin était un loup, chaque bruissement du vent dans les branches, des esprits !

Je connaissais le moindre détail du sentier. Les ombres silencieuses des maisons tassées formaient comme un amas étrange et plein de frissons.

J’entendais l’eau bondissante de mon ruisselet familier. Je savais que nous n’étions plus très loin. Le sentier n’allait pas tarder à déboucher sur une méchante route mal goudronnée, mais sans trous ni ornières inattendus.

Au croisement, d’immenses sapins sertissaient le calvaire qui, avec son crucifié, achevait de faire trembler mon enfance.

C’est pourtant là qu’arrivait la délivrance. Maman se penchait et d’une voix douce m’indiquait au loin la petite chapelle : «Tu vois la lumière là-bas ? Va, cours maintenant ! »

Et depuis je n’ai plus  cessé de courir vers la lumière !

On connaît aujourd’hui encore les noms des lauréats des Jeux olympiques de l’antiquité, qui accordaient une place prestigieuse aux arts. Qui n’a entendu parler de Sophocle ou d’Aristophane dans son cursus secondaire ?

Donner des prix et couronner de lauriers  n’a cessé de se pratiquer depuis lors : même les classements les plus modestes dans les écoles en sont les héritiers. Les prix littéraires foisonnent de toute part, depuis le prestigieux Nobel jusqu’au modeste et poétique Prix Poésie en liberté…

On est en droit de s’interroger sur  ces traits de l’universelle nature humaine : compétition et récompense.

La « rivalité mimétique », décrite par des anthropologues, est ici présente.

Histoire de tricycle, petit vélo réservé aux enfants à l’équilibre incertain :

Voici 10 enfants de 2 ans. Devant eux, 30 tricycles flambant neufs, chacun plus beau et plus fascinant que celui d’à côté. Invitez chacun  des 10 petits  à choisir le tricycle qui lui plaît. Que va-t-il immanquablement se passer ? L’un des enfants peut-être plus rapide en choisit un au hasard. Et tous les autres vont se précipiter sans hésitation exactement sur le même tricycle.

Les coups de griffes, les pleurs et autres agitations montrent à quel point ce tricycle ordinaire est devenu « Le Tricycle par excellence », par  le choix hasardeux d’un seul.

De même, le roman désigné chaque année par l’Académie française (je n’ose dire par un concours de diverses circonstances) est transformé lui aussi en Tricycle magique qu’on s’arrache à Noël dans les librairies : heureusement que la somme versée à la caissière met tout le monde d’accord et évite l’effervescence de la cour d’école.

Il n’est pas innocent que les Prix littéraires soient nés dans l’ère démocratique grecque : chacun peut tenter sa chance et remporter la couronne.

Ce sont des règles de droit qui permettent de coopérer et de réaliser de grandes œuvres collectives. Il en est également ainsi pour notre concours.

Il est des arts sans parole, sortis de la pierre ou du pinceau, du crayon ou du bois. Ils sont sans texte. Ils couvrent les tombeaux et les grottes, ils ornent parcs et jardins. Ces arts appellent la parole sur eux, comme extérieure. Le silence leur est intime.


Les mots, eux, parlent. Le poème parle. Il appelle l’interprétation. Et plus il est ancien, plus il demande explication, mise en situation et travail d’exégèse.

Mais il est d’abord parole intérieure, méditation silencieuse.

Ce qu’on ne peut dire est « ineffable » : c’est l’un des noms de Dieu, le nom qu’on ne peut prononcer. Le poète est habité par l’ineffable et trouve les moyens d’en parler. Cette rencontre avec l’essentiel lui confère ce rôle prophétique qu’on attribue aux grands poètes.

L’humble silence est la brèche par où le texte entre dans l’histoire humaine. Désormais la parole est libérée et recouvre de son épais manteau le silence fécond. Le livre ne contient aucune vérité définitive, il disparaît sous la recherche du sens.

Au matin rose de la pensée libre, le silence est là avant le réveil du fracas du monde. Cet instant dense et suspendu est celui où le poème sort de l’ineffable.

Lorsque mon amie Muriel m’a parlé de vous, elle a choisi ses mots pour faire d’une grande poétesse une princesse orientale, portant le chatoiement étrange et fascinant des Abruzzes. Le Liban est pour moi le pays irréel voué à fournir le bois des temples éternels. Ses habitants, de haute lignée phénicienne, sont nécessairement des créateurs infatigables et étonnants.


Je me prépare dans ses conditions étranges à vous rencontrer, moi l’habitant d’un pays réputé pour son Descartes. J’en prends le risque,  en me faisant accompagner par une interprète experte des bouillonnements méditerranéens.

Mais je suis heureux !

Heureux parce que vous apporterez aux innombrables participants à notre concours international la sensibilité d’une âme habitée par l’universel. Vous faites partie, je l’ai lu, de dix prix littéraires dont celui du Prix des Cinq Continents de la Francophonie.

Poésie en liberté est un concours international : des poèmes de 152 pays des cinq continents nous sont parvenus en 15 ans d’existence. Pas loin de 80000 textes.

Vous nous faites l’honneur d’apporter votre lumière à notre volet international en coopération avec TV5 Monde. Les jeunes dispersés sur l’immensité des terres et des océans apprécieront qu’une Marraine tutélaire veillent plus particulièrement sur leurs efforts d’écriture.

Madame Vénus Khoury-Ghata, puisque tel est votre nom, je vous souhaite la bienvenue sur le bateau libre de Poésie en liberté.

Vous l’avez déchiré. Vous l’avez effacé de votre ordinateur. Vous ne voulez pas transmettre votre poème. Aussitôt écrit, il est dépassé. Vous en écrivez déjà un autre qui doit mieux dire ce que vous cherchez à exprimer.


Vous en avez décidé ainsi, sans pression de personne.

Vous voulez conserver la «parole parlante », celle qui parle à l’intérieur de vous, sans l’existence du texte.

Il arrive souvent que des auteurs ne publient pas certains de leurs textes et demandent qu’on les brûle. Pourtant longtemps on s’interdisait de brûler les livres, on les enterrait comme un ancêtre vénéré, car ils transmettent l’ancien savoir.

Le poème déchiré n’est pas toujours un texte inabouti ou insuffisant. Il est doute, hésitation, incertitude affolante. Il est refus d’être « poète patenté ». Il est humilité et tâtonnement.

Ce poème en danger prend sa source dans notre fragilité commune. Il exprime peut-être le plus difficile et aussi le plus …intéressant.

Il mérite alors d’être partagé pour trouver cet autre moi-même qui s’en nourrira.

Cher Paul,

L’autre jour régnait soudain un silence palpable et déchirant. Tu lisais devant des élèves du lycée Jean-Jaurès de Montreuil quelques-uns de tes poèmes extraits de ton dernier livre, Qui s’oppose à l’Angkar est un cadavre (éditions Lanskine, 2013).


Tes textes, si humbles et clairs sur la capacité des humains à se détruire eux-mêmes, donnaient du génocide cambodgien une lecture universelle et immédiate. Nous n’étions plus juges, mais partie prenante. Nos têtes se baissaient et nos yeux s’ouvraient sur l’indicible souffrance : tu la rendais palpable et présente. Paul, tu m’as touché plus qu’aucun historien qui découpe au scalpel chaque minute de l’épouvantable calvaire. Tu as rappelé la banalité de l’horreur pour en donner un témoignage inoubliable.

Tu as ce jour-là dit également tes interrogations sur ton futur rôle de Président du Jury de Poésie en liberté. Toi qui as visité l’horreur, tu devines les innombrables cruautés que certains des poèmes, que nous recevons du monde entier, charrient vers notre plate-forme Internet. Si beaucoup de textes chantent les joies et les peines universelles, d’autres transportent l’insupportable tragédie des peuples et des humains.

Je tiens à te le dire ici : dans ta voix, j’ai senti ton écoute des humbles, des souffrants, des heureux et des vaillants.

Je t’accueille de toute mon affection : tu es cette année notre Président de Jury !

Jean-Marc Muller

Les émotions ne sont pas neutres : elles s’imposent aux humains. La médiation par la parole peut les humaniser pour éviter qu’elles ne soient barbares.

Des émotions barbares font la une des journaux et correspondent à la présentation d’un monde sans nuance : colères et indignations bloc contre bloc, foule contre bouc émissaire. « La vérité n’existe pas », la dérision sert d’analyse : tel est pour d’aucuns le nouveau credo. Ces émotions ont souvent offert leur violence motrice aux bouleversements petits et grands.


L’éducation, notamment littéraire, a précisément pour ambition d’offrir la médiation de la parole, des mots. De préférer la complexité et la différenciation. De chercher à l’indicible de la souffrance sociale ou intime une expression par l’invention d’un nouveau langage, par une création verbale d’éclaircissement et si possible d’espoir.

Le poète est toujours encore un éclaireur. Il fait  l’effort d’aller au différent, au nouveau, à l’autre. Essai salutaire de mettre l’autre à la hauteur de soi. Les émotions exprimées par la langue des hommes interpellent  l’humain en nous pour tenter d’arracher les émotions violentes à leur potentiel barbare.

Pour autant faut-il naïvement prêcher l’amour universel, de préférence avec un grand A ? C’est tout aussi dangereux, s’il s’agit ainsi d’exiger de tous une égale dévotion à autrui : les essais déjà faits s’appellent totalitarismes.

Il s’agit de créer une culture vivante et diverse dans une société de droit. Chaque fois que l’on fait cet effort de création, on y contribue. La force créatrice de la poésie doit être capable de se frayer sa place. En liberté.

C’est une question qu’on ne se pose pas parce qu’on a écrit un poème ou même plusieurs. Et encore : j’ai bien écrit poète et non Poète ! Ne pas y réfléchir n’exclut pas que « quelque chose » se produit quand on se met à en écrire.


Quelque chose qui touche à l’imaginaire, à la nécessité d’écrire en s’évadant pour mieux dire le réel. Sans ce décentrement, cet écart, il ne s’agirait que de banalités ! Dans ce cas, le lecteur connaît par avance le texte. Rien ne lui parvient. Le poème lui tombe des mains.

« Seuls les gens sans imagination se réfugient dans la réalité », pour reprendre une belle méditation de Marie Darrieussecq, et ils s’empêchent ainsi de la voir en P-poète !

Lire des poètes dont les textes restent collés aux mains, aux yeux, à la mémoire ! C’est ainsi que le lecteur découvre le chemin du texte qui va du réel à l’imaginaire et atteint cet autre qu’est le lecteur qui y lit parfaitement le réel transfiguré et agissant.

Le test de l’art véritable ? C’est qu’il agit et vit ! En relisant son poème, il s’agit de repérer ce mouvement qu’il communique à l’âme et que l’on appelle… émotion.